Voyage dans le temps entre Cherbourg et Rome.

 

Durant trois semaines, pendant lesquelles l’Agence Normandie Attractivité a permis à 5 jeunes Normands de s’envoler à la rencontre d’autres Normands partis tenter leur aventure à l’étranger, nous avons écumé les villes étapes entre Lycées et Instituts Français, Ambassades, Consulats, en bus, à pied, en scooter, … tels des explorateurs version mixée entre « Pékin Express » et « J’irai dormir chez vous » à la sauce Normande, sac à dos rivé et caméra au poing, pour retrouver nos compatriotes et partager avec eux un bref moment privilégié.

L’objectif de ces rencontres : nous faire découvrir leur vie sur place et leur permettre partout où ils se trouvent de devenir ambassadeur de la région. C’est-à-dire d’être en mesure de parler et promouvoir la Normandie d’hier et d’aujourd’hui à travers ses différentes réussites dans de nombreux domaines de savoir-faire.

Le second objectif : les fédérer en tentant de créer des clubs afin qu’ils puissent se retrouver entre Normands sur des moments dédiés, puis leur donner la possibilité de s’interconnecter avec la région et entre les différents clubs partout sur le Globe. Vaste projet, ambitieux, passionnant et somme toute réalisable avec les bonnes volontés que nous avons croisées sur nos parcours.

 

Première étape : l’Italie – Rome. Certains d’entre nous connaissent toute ou partie de l’histoire des Normands dans le Sud du pays. Mais peu connaissent le « passage » des Normands à la capitale italienne.  J’y ai fait la connaissance de Justine, jeune guide historique assermentée, spécialisée dans la Citta del Amore, qui m’a raconté notre histoire commune. Et a priori les Romains s’en souviennent encore.

C’est donc à l’Ecole Française Chateaubriand de Rome que j’ai réalisé cette rencontre avec Justine.

 

 

Bonjour Justine.

Bonjour !

J’ai enfin réussi à te trouver, par hasard, après plusieurs échanges avec le corps enseignant lors de ma recherche de Normands dans le Collège. Alors pour débuter, je te propose de nous dire d’où tu viens et ce que tu fais ici, à Rome.

Très bien ! Je suis Normande, de La Glacerie, à côté de Cherbourg, dans l’ancienne « Basse Normandie ». Pour ceux qui connaissent le coin, je suis passée par le Collège Emile Zola, puis le Lycée Victor Grignard.

Et tu es arrivée en Italie depuis combien de temps ?

L’Italie, j’y allée souvent depuis toute petite car ma maman est une grande passionnée du pays. Et ma véritable arrivée à Rome, je l’ai concrétisée il y a trois ans et demi pour mon Master II. Master que j’ai réalisé à l’Université de Nantes en Médiation culturelle. Et comme beaucoup de monde en Master, nous avions un stage à effectuer. Mon but à la fin des études était vraiment déjà de venir vivre en Italie. Ça a toujours été l’objectif que j’ai suivi, sans nécessairement avoir précisément fixé la ville dans laquelle je m’établirais, du moment qu’il s’agisse d’une ville suffisamment grande et riche d’un point de vue culturel et artistique. J’ai donc envoyé mon curriculum vitae un peu partout, jusqu’en Sicile. Et j’ai reçu une proposition de stage d’une maison d’édition qui se nomme « La Gremese », située à Monteverde Nuovo, où j’ai réalisé mes six mois de stage. J’ai ensuite rédigé mon Mémoire, passé ma soutenance. Et j’ai décidé de rester, parce que j’avais fini mes études et je me suis dit « on est à Rome. Le climat est génial, ça pourrait être pas mal ». J’y suis donc retournée l’été pour voir à quoi ressemblait la saison sur place. Les conditions et le coût de la vie me convenaient bien. Je trouve qu’on y vit bien, malgré certains soucis du quotidien comme la gestion des transports ou des déchets. Mais dans l’ensemble, je trouve ça cool de vivre ici. Je suis maintenant, guide touristique officielle française en Italie et pour la région du Lazio. Rome est donc en ce qui me concerne la ville parfaite dans le cadre de mon projet, pour pouvoir travailler. On ne s’y lasse jamais. Il y a toujours quelque chose de nouveau à y découvrir ou redécouvrir. En plus, il y a une communauté française très présente. On n’imagine pas qu’il puisse y avoir autant de Français en Italie et en particulier à Rome, pour certains originaires de Normandie !

 

Génial ! Ça me permet justement de faire la transition entre la France et l’Italie et plus particulièrement entre la Normandie et Rome. Les férus d’Histoire connaissent le lien historique entre notre région et le Sud de l’Italie. Et je crois savoir que tu as mené des recherches sur un lien entre les Normands et Rome. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

En effet, à toutes les époques de l’Histoire, la France et l’Italie ont toujours été liées d’une manière ou d’une autre.

En ce qui concerne la Normandie, nous connaissons notamment la conquête progressive de la moitié Sud de l’Italie au XIème et XIIème siècles. Il faut savoir en effet qu’à l’époque, ce sont des seigneurs normands modestes, installés principalement dans la Manche, telle que la Famille Hauteville notamment (Roger de Hauteville et Robert de Hauteville, dit Robert Guiscard et leurs frères ainés avant eux), qui décident d’aller tenter leur aventure en Italie. En quête de richesses et de potentielles nouvelles terres à acquérir. Cela s’est fait par le biais d’initiatives individuelles, sans la demande du Duc, le plus souvent pour s’exiler de Normandie ou à l’appel de seigneurs Lombards demandant leur aide, en tant que mercenaires, ayant eu connaissance de la réputation de leur bravoure guerrière et de l’attrait pour l’or. C’est donc au fil de la hache et des victoires successives que plusieurs seigneurs acquirent des terres et peu à peu leur autonomie. Ils décidèrent alors de se fédérer afin d’unifier le territoire du Mezzogiornio, c’est-à-dire le territoire de la Sicile de l’époque qui incluait non seulement l’île actuelle mais aussi tout le sud de l’Italie. Nous en gardons aujourd’hui pour preuve un très grand nombre de forteresses et vestiges normands sur place, datant de cette époque, que ce soit à Palerme, dans les Pouilles, à Basilicate, en Calabres… Les Hauteville eux, laissèrent leur nom qui se transforma peu à peu en Altavilla.

Très bien. Mais alors, quel est le lien entre les Normands et Rome ?

Le lien arrive à cette même période. En 1084, après plus de 80 ans de présence normande en Italie, le Pape Grégoire VII a lui aussi entendu parler des faits de guerre de ce peuple conquérant. Il était à l’époque en conflit avec Henry IV, Empereur du Saint Empire Germanique lors de la Guerre des Investitures. Il souhaite alors enrôler des mercenaires et fait appel à Robert Guiscard (dont la Papauté avait décidé de reconnaître l’Autorité et de s’en faire des alliés 30 ans plus tôt pour des raisons politiques, après avoir connu un cuisant échec en cherchant à le combattre) et à ses 36 000 Normands et Musulmans, alors qu’il était en lutte contre les Byzantins, pour venir le secourir. Ce dernier ne se fait pas prier, remonte sur Rome à la tête de son armée, rentre dans la Cité éternelle, force l’Empereur germanique à se retirer et pris dans la panique de cette bataille sanglante, entame pendant trois jours le Sac de Latran. La ville est alors livrée au pillage et est en partie détruite, notamment la zone située entre le Colisée, l’Aventin, le Latran et l’Esquilin… où se situait la Basilique mère Saint Jean de Latran (Première Basilique de Rome, créée par Constantin en 312), premier Saint Siège du Pape qui avait demandé cette intervention… Il est lui-même contraint de fuir à Salerne. Et c’est depuis cette date que la Papauté décida alors d’établir ses nouveaux quartiers au Vatican. La ville conserve jusqu’à aujourd’hui la trace du passage des Normands puisqu’ils donnèrent leur nom à l’une des principales rues du quartier de Latran en souvenir de cette Histoire : « Via dei Normanni», la « Rue des Normands » à deux pas du Colisée.

 

Merci pour la présentation de ces fait historiques qui font également partie de notre héritage. Nous ne manquerons pas de nous rendre sur les lieux pour marquer nous aussi notre passage. Et je crois que tu as poussé tes recherches jusqu’à aller visiter des sites normands encore existants, qui retracent cette histoire italo-normande.

En effet, je t’avouerais que dans un premier temps, je m’étais intéressée essentiellement à la période de la Seconde Guerre Mondiale en Normandie. Et puis mon amour pour l’Italie m’a poussé à en savoir plus sur l’ensemble de son histoire. Et j’ai redécouvert grâce à cela l’histoire de notre région et me suis rendu compte à quel point elle était riche dès ses débuts. Il est important de connaitre l’importance stratégique que reflète notre territoire depuis l’Antiquité. Moi qui suis de Cherbourg, je m’y suis intéressée. A l’époque Gallo-romaine, la ville s’appelait alors Coriallum et elle représentait déjà une place centrale par son port, dans les projets de conquête de l’Angleterre par Jules César. J’ai récemment eu l’occasion de me rendre dans la ville de Hauteville-la Guichard (vous aurez compris le lien avec ce que nous venons de raconter juste avant) à coté de Coutances qui abrite le musée Tancrède, du nom du père de Robert, Roger et tous ses autres fils avec qui il est parti conquérir la Sicile. Certains historiens de l’époque prêtent même à Tancrède un lien de descendance avec Rollon ou l’un de ses proches, bien que cela n’ait pu encore être prouvé. Et ce qui est malheureux finalement, c’est que très peu de Normands connaissent cette partie de notre Histoire aujourd’hui.

Ce musée relate donc l’histoire de cette famille qui a régné pendant plusieurs générations sur tout le sud de l’Italie, notamment encore une fois Robert et Roger, l’un sur la Sicile et l’autre sur les Pouilles. C’est extrêmement important de le transmettre car les Siciliens eux-mêmes viennent se rendre au musée, comme un véritable pèlerinage sur la trace de leurs ancêtres, pour se rappeler leurs racines, alors que nous même, l’ignorons presque totalement. Il ne faut pas oublier et c’est un fait avéré, que du fait de l’histoire normande en Sicile, encore aujourd’hui, beaucoup de Siciliens sont toujours blonds aux yeux bleus comme nous. Donc pour eux, c’est vraiment primordial de revenir à leurs origines, dans ce lieu extraordinaire. Il leur rappelle les vestiges normands-siciliens, comme la Chapelle Palatine de Palerme, qui à l’époque de sa construction, en pleine période de croisades et de guerres religieuses, principalement entre chrétiens et musulmans, a été l’une des rares basiliques qui, grâce aux Normands, réunit harmonieusement l’art occidental et arabe. C’est à ce moment-là l’unique endroit dans une Europe en pleine crise religieuse où les Normands ont réussi à faire coexister toutes les religions en s’entourant des meilleurs talents scientifiques, d’ingénierie musulmans. Et ça, c’est vraiment une harmonie magnifique ! Un bel exemple dont on devrait davantage s’inspirer à l’heure actuelle. Et dans le même temps, certains pourraient se dire que l’on retrouve toutefois une place des Normands dans les croisades vers Jérusalem.

 

Comment peut-on l’expliquer ? Quel lien peut-on faire avec cette harmonie réelle sur le territoire normand de Sicile ?

En effet, cela peut paraître assez paradoxal. Disons qu’à cette époque de lutte de territoires, sur un continent instable livré aux conflits menés par de nombreux souverains, entre l’Europe occidentale jusqu’au Proche Orient, le jeu des alliances est très important et peut aussi très rapidement évoluer voire se retourner, en fonction des intérêts personnels des uns et des autres. C’est avant tout une histoire d’hommes et de personnalités. Les Normands comme tous les peuples à l’époque n’échappent pas à la règle. Rollon avait d’abord dû abandonner sa religion viking pour se convertir au christianisme en échange de la Normandie. Et ses successeurs avaient ensuite prêté allégeance au Pape (malgré, là encore, quelques conflits d’intérêt de territoires lors de leur arrivée en Italie, la Papauté craignant dans un premier temps une prise de pouvoir trop importante sur cette zone, voire sur le Saint Siège lui-même). La Normandie fait d’ailleurs partie des régions à avoir édifié les plus grands monuments chrétiens de l’Epoque Médiévale en Normandie avec Rouen, Lisieux, Bayeux, Coutances, Sées, Caen, mais aussi en Angleterre à Londres ou en Italie, en signe de leur dévotion. Donc, lorsque le Pape Urbain II en 1095 lance l’Appel de Clermont lors du Concile, invitant tous les chevaliers à partir reprendre la Ville Sainte, les Normands voient un intérêt politique, une manifestation de leur soutien au Pape, mais aussi économique et religieux. Cela ne les empêche pas de créer d’autres alliances pacifiques ailleurs où leurs intérêts convergent davantage. La Grande Histoire n’est formée que d’histoires similaires. C’est ce qui démontre quelque part en se replongeant dans le contexte, d’une certaine habileté, d’une réelle adaptation sur chaque nouveau territoire où ils s’implantent et dans le même temps une vraie ouverture aux autres cultures. Et d’ailleurs, je pense que le sud de l’Italie n’a jamais été aussi bien géré que sous les Normands.

Merci pour ces explications. Il est vrai qu’après le départ des Normands, l’Italie a été de nouveau la proie à un nouveau morcellement, jusqu’à une temporaire nouvelle unification par Napoléon (encore un Français), puis après lui, ce n’est qu’à la fin des années 1870 que suite à l’action de Cavour et Garibaldi que l’Italie s’est définitivement réunie. C’est important comme tu le dis, pour comprendre l’époque actuelle, transmettre aux jeunes générations l’histoire de ceux qui nous ont précédé, d’autant plus que nous sommes dans une école française à Rome ! (Rires partagés)

C’est vrai que les Siciliens et les Italiens connaissent aujourd’hui mieux notre propre Histoire que nous-mêmes et c’est quelque part bien dommage. La plupart des Normands d’aujourd’hui n’ont pas forcément tous l’occasion de connaitre l’Histoire complète de leur région et de cette partie de notre passé, d’où la nécessité de la communiquer et de la partager. Nos ancêtres au XIème siècle ont joué un rôle central sur l’équilibre politique en Europe, entre l’ensemble de la Scandinavie, la Couronne de France, d’Angleterre avec Guillaume et Richard Cœur de Lion, d’Italie, et leurs diverses expéditions au Proche Orient, en Turquie, au Nord Maghreb et jusqu’au Groenland. Notre territoire avait beaucoup plus d’importance et nous avons un peu tendance à l’oublier. Un héritage dont nous devons être fiers et que nous devons avoir à l’esprit à l’heure actuelle. La directrice du musée d’Hauteville m’indiquait d’ailleurs qu’elle recevait beaucoup plus de touristes Siciliens que de touristes Normands.

C’est donc un message qui s’adresse à tous les Normands qui ne sont pas encore allés visiter le musée Tancrède de Hauteville la Guichard, à côté de Coutances : c’est le moment d’y aller, alors allons-y et renseignons-nous sur notre Histoire !

Exactement.

Ce qui me permet une transition pour conclure sur un message d’avenir, car c’est aussi ça le projet « Normands autour du Monde ». L’idée du projet c’est aujourd’hui de parler partout dans le monde de la Normandie. Nous sommes ici à Rome. Donc le but serait de réunir et fédérer tous les Normands de Rome et plus largement d’Italie pour créer le premier club de Normands d’Italie de l’ère moderne. Je te propose donc de devenir ambassadrice Normande à Rome.

Et enfin, je n’ai pas oublié que tu étais Cherbourgeoise comme moi. Alors je me permets de te remettre le 1er flacon d’eau de mer de Normandie, de Cherbourg plus précisément : symbole de mon passage, de la ville de tes origines. Si jamais le flacon venait à se vider, ça te donnera une bonne occasion pour venir le remplir à nouveau, de retour chez toi.

Merci beaucoup. C’est très gentil. D’autant plus que ce que j’aime le plus chez nous et qui me manque ici ce sont nos plages.

Encore merci à toi. Et bonne continuation.

A toi aussi. Bon périple. Ciaoo !