“Par où commencer avec Mr Kellerman ?  C’est une personne très touchante, il m’a raconté son histoire, en particulier celle du débarquement en Normandie. Il a vécu de sacrées choses !

En arrivant au centre de rétablissement, il m’attend devant l’ascenseur. Il s’est cassé la hanche il y a quelques semaines mais il va aujourd’hui mieux et il pourra bientôt re-marcher “and run… but only after girls! “. C’est la seule blessure qu’il a eu depuis la guerre.

C’est un des plus jeunes à débarquer en Normandie le 6 juin 1944. Il a à peine 19 ans, il n’est pas censé rejoindre la division pour le D-Day. Les autres Américains reçoivent un entraînement spécial pour ce type de mission, mais des places doivent être comblées, il se retrouve dans la 79ème division. Après un mois en Angleterre, le jour fatidique arrive. Il débarque à Utah Beach, puis devient prisonnier des allemands en juillet 1944. Ils étaient tout un groupe à s’être fait prendre. Après la première nuit, au petit matin, il saisit sa chance. Les Allemands n’avaient pas fait le compte des prisonniers, il réussit à se cacher sous des buissons et s’enfuit dès qu’il le peut. Son but est de rejoindre la Suisse, où il espère être en en sécurité. Il entame le début de son périple. Il arrive à passer inaperçu et se fait offrir quelques vivres sur le chemin. Il vole une bicyclette et avance jusqu’en Loir et Cher. Il tombe sur des résistants. Ces derniers ne sont pas tendres, pensant que c’est un soldat allemand, jusqu’à ce qu’un traducteur arrive pour clarifier la situation. Ils lui donnent de quoi s’habiller comme un Français lambda. Les résistants le cachent dans une forêt, jusqu’à ce qu’ils se fassent arrêter. Mr Kellerman retourne sur les champs de bataille pendant un an. Une balle l’atteint à la jambe, heureusement ce n’est pas une grosse blessure, il s’en remettra bien, mais c’est suffisamment grave pour le faire revenir aux Etats-Unis.

A son retour, il ne sait pas vraiment quoi faire. Le pays offre aux soldats des bourses pour étudier, il en profite pour s’inscrire dans un cursus sur la peinture. Il explique en riant que ça ne le tente pas plus que ça, qu’il n’a pas envie de réfléchir mais que, au moins, il pourra peindre des modèles nus !

Il est originaire de New York et reste toujours sur la côte est, là bas ou à Miami. Il passe quelques années à Cuba avant que Castro n’arrive au pouvoir. A 26 ans, il se marie et a deux enfants. Il voyage beaucoup et en juin 2018, pour la première fois depuis la guerre, il remet les pieds en Normandie. Il est déjà allé en France mais ne se sentait pas de retourner dans ces lieux empreints de souvenirs, jusqu’à ce qu’il soit invité pour recevoir une médaille. Il me raconte cette cérémonie avec des étoiles plein les yeux : “I felt like I was important”. La photo de sa médaille est sur son fond d’écran, comme ça il l’a toujours avec lui. Il n’a pas de contact avec d’anciens vétérans, tous ceux qu’il a connus sont décédés.

Il me raconte qu’il n’a jamais perdu espoir. Il restait optimiste tant bien que mal, même s’il pensait qu’il n’allait pas revenir, que la guerre serait toute sa vie.

Avant de se quitter, il me dit qu’il reviendra en Normandie. Il m’invite à rester chez sa fille lors de mon prochain passage à New York. Cette rencontre lui a fait aussi chaud au cœur qu’à moi !”